Programme ‘‘Moustiques Alliés de Djibouti’’
Une
innovation biotechnologique face à la crise paludique
Premier de son genre dans la
région et second au niveau du continent, le centre de production de moustiques
génétiquement modifiées de Damerjog a lâché dans la capitale, des dizaines de
milliers pour venir à bout de la prolifération d’une espèce originaire d’Asie
du Sud-Est ‘‘Anophèles Stephensi’’, vecteur de paludisme à Djibouti-ville.
En 2020, la République de Djibouti a connu, l’une de ses
pires crises paludiques, plus de 73 000 cas ont été recensés à cette époque
selon les responsables sanitaires. Pourtant, en 2012, Djibouti était
sur le point d’éliminer de son territoire cette épidémie qui
tue chaque année, quelques 600 000 personnes dans le monde, dont neuf sur dix
en Afrique subsaharienne, selon l’Organisation mondiale de la santé.
L’Anophèle Stephensi, une espèce de moustique originaire d’Asie du Sud-Est qui
a certainement fait son entrée sous nos cieux, par voie maritime, en était la
cause. Contrairement aux espèces locales, l’Anophèles Stephensi s’adapte
particulièrement bien aux milieux urbains et se multiplie dans des environnements
artificiels tels que les latrines traditionnelles, les bidons d’eau dans les
habitations, les flaques des eaux usées, les pneus usagés, les boites vides ou
encore les sacs en plastiques jetés dans les ruelles des quartiers.
Sa capacité à proliférer
au cœur des villes a profondément bouleversé les stratégies classiques de lutte
antivectorielle. Plus préoccupant encore, selon les acteurs sanitaires, cette nouvelle
espèce présente une résistance accrue aux insecticides conventionnels et un
comportement de piqûre aussi bien diurne que nocturne.
Face à cette menace, les
autorités multiplient à cette époque, les campagnes de distribution massive de
moustiquaires imprégnées d’insecticides, de pulvérisation chimique et de
destruction des gîtes larvaires. Tous les efforts furent vains. La situation se
dégradait de jour en jour, alimentant un sentiment d’impuissance et
d’inquiétude au sein de la population. Pour les responsables sanitaires, il
fallait trouver en urgence une solution pour protéger la population contre cet
ennemi ravageur.
Plutôt que de s’acharner
sur des méthodes dont l’efficacité s’érodait face à l’adaptation du moustique,
le gouvernement djiboutien a fait le choix stratégique de se tourner vers la
biotechnologie. Une décision audacieuse, fondée sur la science et l’innovation,
mais aussi sur une volonté politique forte d’explorer des voies inédites pour
endiguer la crise.
C’est dans ce contexte
qu’est né le partenariat avec la société britannique Oxitec, pionnière mondiale dans l’utilisation de moustiques
génétiquement modifiés pour lutter contre les maladies vectorielles, et avec
l’ONG Mutualis, solidement implantée sur le terrain et engagée dans la
sensibilisation communautaire. Ensemble, ces acteurs ont posé les bases d’un
programme expérimental baptisé « Moustiques Alliés de Djibouti », reposant sur
l’introduction contrôlée de moustiques mâles génétiquement modifiés, incapables
de transmettre le paludisme.
À Ambouli, dans la banlieue est de Djibouti-ville, le jour se lève tôt. Dès
six heures du matin, la chaleur commence déjà à envelopper les maisons basses,
les cours intérieures et les ruelles étroites. Dans un terrain discret, à
l’abri des regards, une petite équipe s’active en silence. Des boîtes ajourées
sont déposées au sol, ouvertes avec précaution. Un léger bruissement s’élève,
presque imperceptible. Des moustiques prennent leur envol. Ils ne piquent pas.
Ils ne transmettent aucune maladie. Pourtant, leur mission est vitale : réduire
la population des moustiques vecteurs du paludisme.
Ces insectes portent un nom désormais familier pour de nombreux Djiboutiens
: les moustiques Friendly™, ou « moustiques alliés ». Concrètement, il s’agit
de moustiques mâles modifiés de manière à transmettre à leur descendance un
gène qui empêche les femelles de survivre jusqu’à l’âge adulte. Résultat : au
fil des générations, la population de moustiques vecteurs diminue de manière
significative, sans recours massif aux insecticides et sans impact négatif sur
l’environnement.
Après plusieurs mois d’expérimentation rigoureusement encadrée, les
résultats de la phase pilote se sont révélés encourageants. À la fin de l’année
2024, le constat a valu aux responsables sanitaires de passer à l’étape
supérieure, celui de concrétiser son ambition.
En novembre 2025, , à Damerjog, d’un centre entomologique de pointe. Située
à une dizaine de kilomètres au sud-ouest de la capitale, cette infrastructure
est la première de ce type en Afrique de l’Est et la seconde sur le continent
dédiée à la production de moustiques alliés. Elle symbolise l’entrée de
Djibouti dans le cercle restreint des pays africains misant sur la
biotechnologie avancée pour répondre à des défis de santé publique majeurs.
Le centre de Damerjog ne se contente pas de produire des moustiques. Il
incarne une nouvelle approche intégrée de la lutte contre le paludisme,
combinant recherche scientifique, production locale, déploiement opérationnel
et suivi rigoureux. Dans les insectariums, les cycles de reproduction sont
surveillés avec précision, garantissant la qualité et la sécurité des
moustiques relâchés. À l’extérieur, dans les quartiers urbains, la lutte se
poursuit de manière discrète mais déterminée, au plus près des réalités du
terrain.
Les effets de cette stratégie innovante se font déjà sentir dans les
structures de santé, en particulier aux services des urgences de
Djibouti-ville. Là où, quelques années plus tôt, les couloirs étaient saturés
de patients souffrant de fortes fièvres, d’anémies sévères et de complications
liées au paludisme, le flux a nettement diminué. « La différence est flagrante
», témoigne Mohamed Ismaël, infirmier aux urgences de l’hôpital général
Peltier. « En 2020 et 2021, une grande partie de nos admissions concernait des
cas suspects ou confirmés de paludisme, surtout chez les enfants et les femmes
enceintes. Aujourd’hui, ces patients sont beaucoup moins nombreux. On ne parle
plus d’une vague quotidienne, mais de cas ponctuels. » Selon le personnel
soignant, cette baisse drastique des consultations liées au paludisme a permis
de désengorger les urgences, d’améliorer la prise en charge d’autres
pathologies et de réduire la pression sur des équipes longtemps éprouvées par
la crise sanitaire. Pour beaucoup de soignants, ces résultats concrets
constituent l’un des indicateurs les plus tangibles de l’efficacité du
programme des « moustiques alliés ».
La réussite de la phase expérimentale de ce programme novateur a suscité
son élargissement vers les autres quartiers de la capitale et notamment les
régions de l’intérieur.
Le paludisme, toutefois, n’a pas encore dit son dernier mot. La vigilance
reste de mise, et les autorités sanitaires insistent sur la complémentarité des
approches : prévention, diagnostic précoce, traitement efficace et lutte
antivectorielle innovante. Mais pour la première fois depuis longtemps,
l’espoir est de retour. À Djibouti, la riposte s’appuie sur une innovation
biotechnologique où le moustique est devenu, contre toute attente, un allié.
RACHID BAYLEH





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