À Djibouti, des murs surgissent des déchets grâce à une innovation écologique et sociale

Longtemps perçu comme un fléau environnemental, le plastique est en passe de devenir une ressource stratégique à Djibouti. Des locaux aux murs faits de briques… en plastique recyclé, au siège de l’ADDS, de l’OVD, du MENFOP, de l’UNICEF ainsi que sur le site du refuge animalier DECAN à une dizaine de km du centre-ville en sont des exemples concrets sur la réussite du projet de recyclage.   

Derrière le bâtiment administratif de l’Agence Djiboutienne de Développement Social (ADDS), un local au murs noirs attire notre attention. « Les murs de cette salle sont entièrement construite à partir de briques issues de déchets plastiques », confie avec satisfaction Mahdi Mohamed Djama, directeur général de l’ADDS, en désignant l’édifice qui sert de bureau à une de ses équipes. À première vue, rien ne les distingue de briques classiques. Pourtant ces murs sont faits de plastique recyclé. Une fierté pour ce projet pilote qui matérialise, pour la première fois dans le pays, une solution concrète à un problème environnemental majeur.

La curiosité nous incite à pousser la porte de ce local dont les murs sont entièrement faits de briques en plastique. La salle est climatisée. L’atmosphère est agréable. « Il ne laisse pas échapper le froid » réponds une technicienne derrière son ordinateur à ma question « Ne fait-il pas très chaud ?»

Car derrière ces murs singuliers se cache une ambition bien plus large. « La valorisation des déchets plastiques joue un rôle central, à la fois pour la protection de l’environnement et pour la création d’emplois », souligne le directeur général. À ses yeux, le recyclage ne se limite plus à une réponse écologique : il devient un véritable levier de développement économique et social.

Selon Mahdi Mohamed Djama, directeur général de l’ADDS, l’initiative puise ses racines dans une expérience africaine déjà éprouvée. En juin 2023, une délégation djiboutienne composée de hauts cadres de l’ADDS, de l’Office de la Voirie de Djibouti (OVD), du Ministère de l’Éducation nationale et de la Formation professionnelle (MENFOP) et du Ministère de l’Environnement et du Développement durable (MEDD) se rend en Côte d’Ivoire. À Abidjan, ils découvrent un modèle opérationnel de transformation des déchets plastiques en matériaux de construction robustes et durables.
Initiée et financée par l’UNICEF, avec la participation de l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), cette mission permet à la délégation de s’immerger dans l’ensemble du processus : collecte, tri, transformation et utilisation du plastique recyclé dans le bâtiment. Une révélation. Ce qui semblait jusque-là relever de l’utopie devient soudainement envisageable à Djibouti.

De retour au pays, les institutions partenaires s’attellent à une étude de faisabilité technique et économique. Les résultats sont sans appel : les briques produites localement affichent une résistance supérieure aux matériaux traditionnels, notamment face aux fortes chaleurs, tout en conservant un coût de production maîtrisé.

Rapidement, les partenaires passent de la théorie à la pratique. Plusieurs constructions pilotes voient le jour, notamment au siège de l’ADDS, de l’OVD, du MENFOP, de l’UNICEF, ainsi que sur le site du refuge animalier DECAN, à Douda, à une dizaine de kilomètres du centre-ville.

Ces bâtiments servent de laboratoires grandeur nature. Leur comportement face aux intempéries, à la chaleur extrême et à l’usure du temps est minutieusement observé. Les conclusions sont encourageantes : solidité, durabilité et intégration harmonieuse dans l’environnement urbain.
Face à ces résultats probants, l’enthousiasme est palpable. L’ADDS, qui bénéficie d’un financement de l’UNICEF dans le cadre du projet d’appui à la mise en œuvre du Plan d’action genre, envisage désormais un déploiement à plus grande échelle.

Cap sur l’industrialisation avec le futur CET

L’étape suivante est déjà tracée. Le projet de recyclage des plastiques est appelé à s’articuler avec la construction du futur Centre d’Enfouissement Technique (CET) de Chebelley, dont les travaux ont débuté il y a quelques mois. Financé par l’Union européenne et la France via l’Agence française de développement (AFD) à hauteur de 16 millions d’euros, ce centre constitue un maillon stratégique de la gestion des déchets à Djibouti.
L’ambition est claire : installer, à proximité du CET, une unité industrielle de transformation des déchets plastiques. Une approche intégrée qui permettrait de réduire drastiquement la pollution plastique tout en alimentant le secteur de la construction en matériaux innovants et bioclimatiques.
Briques, pavés, équipements scolaires… les débouchés sont multiples. Mais l’impact social l’est tout autant. Le projet promet la création de nombreux emplois, notamment au profit des chiffonniers, dont les conditions de travail pourraient être significativement améliorées grâce à une organisation plus structurée du tri et de la collecte.

À terme, ce que la société rejetait hier devient aujourd’hui une matière première de développement durable.

L’initiative commence d’ailleurs à susciter un intérêt au-delà des frontières. En février 2025, un entrepreneur allemand spécialisé dans le recyclage s’est rendu à Djibouti. Impressionné par l’avancée rapide du projet, il a exprimé son souhait d’implanter une unité de production en partenariat avec les autorités locales. Des discussions sont en cours avec l’ADDS, l’OVD et l’UNICEF.
Parallèlement, l’OIM soutient des projets similaires dans la région, notamment à Obock. Deux missions d’échange, à Abidjan et à Dakar, ont permis aux autorités locales de s’inspirer d’autres expériences africaines réussies en matière de valorisation des déchets.

Au-delà de la prouesse technique, ce projet incarne une vision plus large : celle d’une économie circulaire adaptée aux réalités djiboutiennes. Chaque bouteille abandonnée, chaque sachet jeté peut désormais devenir une brique. Une réponse concrète à la pollution plastique, mais aussi à la lutte contre les émissions de gaz à effet de serre, en limitant l’incinération et l’enfouissement des déchets.

À Djibouti, les murs en plastique sont les premiers signes tangibles d’un avenir où innovation environnementale et développement humain avancent main dans la main.

RACHID BAYLEH

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