Hommage posthume Adieu Baroud, que la terre te soit légère !
Hommage posthume
Adieu Baroud, que la terre te
soit légère !
La scène culturelle
djiboutienne est en deuil. Le musicien, compositeur et chanteur Abdoulkader
Baroud, de son vrai nom Abdoulkader Awaleh Hassan, s’est éteint le samedi 14
mars 2026 au soir au Centre antituberculeux Dr Chakib Saad Omar. Figure majeure
de la musique djiboutienne et de la culture de la Corne de l’Afrique, Baroud,
nous a quitté le dernier samedi du mois béni du Ramadan, laissant derrière lui
une œuvre riche, marquée par une voix inimitable, rauque et douce à la fois,
des mélodies poignantes et des nombreuses chansons qui figurent parmi les plus
écoutées depuis ces quelques dernières années. Avec sa disparition, c’est une
page de l’histoire culturelle nationale qui se tourne, mais son héritage
continuera de vivre dans la mémoire collective. Adieu Baroud, que la terre te
soit légère !
La nouvelle de la disparition
de Abdoulkader Baroud a suscité une vive émotion à Djibouti comme dans
l’ensemble de la région de la Corne de l’Afrique. Pour des milliers d’amateurs
de musique, sa voix incarnait une mémoire, une sensibilité et une manière
singulière de raconter la vie quotidienne, les espoirs et les peines d’un
peuple. INNA LILLAHI WA’ INAA ILLEYHI RAAJICUUN. L’artiste s’en est allé, le
samedi soir passé. Il a rendu son dernier souffle sur un lit à l’hôpital Dr.
Chakib Saad Omar, sis sur le long du Boulevard de la République, mais il laisse
derrière lui un patrimoine musical qui a marqué plusieurs générations.
Une enfance chargée de rêve
artistique
Abdoulkader Baroud voit le
jour dans les années 1960 à Baidaba, grande ville du sud-ouest de la Somalie,
capitale de la province de Bay. Il grandit dans un environnement culturel
riche, où la poésie, la musique et les traditions orales occupent une place
centrale dans la vie quotidienne.
C’est toutefois dans la ville
commerçante de Luuq, située dans la région de Gedo et nichée dans un méandre du
fleuve Jubba, qu’il effectue ses études primaires et intermédiaires. Luuq,
carrefour de cultures et d’échanges, marque profondément la sensibilité du
jeune garçon, qui développe très tôt un intérêt pour les chants traditionnels
et les récits poétiques.
Après ses études secondaires à
Mogadiscio, la capitale somalienne, il poursuit sa formation à l’École Normale,
se destinant à une carrière dans l’enseignement. Pendant quelques années, il
exerce le métier d’enseignant, transmettant le savoir à de jeunes élèves. Mais
derrière le tableau noir et les cahiers d’écoliers, une autre vocation commence
déjà à germer en lui.
Les premiers pas dans le monde
artistique
C’est durant cette période
qu’il découvre véritablement la musique. Fasciné par le oud, cet instrument
emblématique de la tradition musicale orientale et somalienne, il se lance dans
son apprentissage avec une détermination remarquable. En quelques mois
seulement, il parvient à maîtriser cet instrument complexe, révélant un talent
naturel pour la musique. Ce don lui ouvre rapidement les portes de l’Institut
de musique de Somalie, où il poursuit son apprentissage artistique puis
rejoint, plus tard, la célèbre troupe musicale IFTIN, rattachée à l’éducation
nationale somalienne. Cette formation artistique jouait à l’époque, un rôle
important dans la promotion de la musique et du théâtre éducatif. Pourtant,
malgré son talent naissant, Abdoulkader Baroud ne se produit pas encore sur de
véritables scènes. Ses premières expériences artistiques se limitent à de
petites scénettes et performances musicales réalisées avec ses élèves dans les
établissements scolaires. Le public ne connaît pas encore la voix qui, quelques
années plus tard, marquera profondément la scène artistique djiboutienne.
L’arrivée à Djibouti
Le destin artistique
d’Abdoulkader Baroud prend un tournant majeur en 1980, lorsqu’il arrive à
Djibouti. À cette époque, la jeune République djiboutienne est en pleine
effervescence culturelle. La musique nationale cherche à se définir, mêlant
héritage traditionnel, poésie somalie et nouvelles influences musicales. Très
vite, Baroud rejoint la troupe Sharaf Band, l’une des formations artistiques
les plus actives de l’époque. Sa voix rauque et profonde, immédiatement
reconnaissable, attire l’attention de plusieurs poètes et compositeurs
djiboutiens de renom, notamment Ibrahim Gadhleh, Hassan Elmi et Ahmed Houssein
alias Jigjigaawi Ces derniers perçoivent immédiatement la singularité de ce
jeune artiste à la voix chargée d’émotion. Ils lui offrent alors l’opportunité
de participer à la pièce musicale « Rug Jacayl », écrite par le poète
compositeur Ahmed Houssein Jigjigaawi. Dans cette œuvre, Baroud incarne le
troisième rôle principal. C’est la première fois qu’il se produit sur une
véritable scène devant un public.
Le succès est immédiat.
Le public découvre alors un
artiste capable d’exprimer, par la seule force de sa voix, une palette
d’émotions d’une rare intensité. Une voix qui marque plusieurs générations
djiboutiennes mais également de la région. Au début des années 1980, la musique
djiboutienne connaît une période de transformation. Les artistes cherchent à
moderniser les sonorités traditionnelles tout en préservant l’essence poétique
de la culture somalie.
Dans ce contexte, Abdoulkader
Baroud apparaît comme une figure singulière. Sa voix grave et rauque devient
rapidement sa signature. Elle possède une profondeur émotionnelle capable
d’exprimer aussi bien la nostalgie que la joie, la tendresse que la douleur.
Chanteur au grand cœur, musicien passionné et compositeur inspiré, il s’impose
progressivement comme l’un des piliers de la scène musicale nationale. Au-delà
de ses qualités vocales, il se distingue également par sa capacité à composer
des mélodies sensibles et mémorables.
« Hooyadu » et Kaftan des
chansons devenues célèbres
Parmi ses œuvres les plus
marquantes figure sans conteste la célèbre chanson « Hooyadu Sagaalbay Ilmaha
uurka ku’siddaa », qui signifie, ‘‘la mère porte neuf mois l’enfant dans son
ventre’’ qu’il interprète en 1981.
Dans la culture somalie et
djiboutienne, la figure de la mère occupe une place importante dans la société.
Elle symbolise l’amour inconditionnel, le sacrifice et la transmission des
valeurs familiales. La chanson touche immédiatement le cœur du public et
devient rapidement un classique incontournable. Des décennies plus tard, elle
continue d’être reprise durant les célébrations de la journée internationale de
la femme.
Un autre moment important de
sa carrière est sa collaboration avec la chanteuse, Hawa Hiran avec la fameuse
chanson ‘‘Kaftan’’ mais également avec la chanteuse Allah Yarhamou Habiba
Abdillahi. Le duo interprète de nombreuses chansons d’amour et de société qui
deviennent des références. Leurs titres continuent encore aujourd’hui d’être
joués lors des mariages, des fêtes familiales et des célébrations nationales.
Pour lui, la musique
constituait un moyen de transmettre des valeurs, de raconter une histoire
collective et d’inspirer les générations futures.
Un artiste aux talents
multiples
Beaucoup connaissent Baroud comme chanteur. Mais ceux qui ont travaillé
avec lui savent qu’il était également musicien. Son instrument de prédilection
restait le Oud, dont il maîtrisait les nuances avec une grande finesse. Il
composait lui-même plusieurs mélodies pour ses chansons. Son approche musicale
était profondément intuitive : il cherchait avant tout à traduire une émotion,
une image ou un souvenir en musique. Cette sensibilité explique en grande
partie la force expressive de ses œuvres.
Outre la musique, Abdoulkader Baroud excellait également dans les jeux
d’acteurs. Dans les pièces musicales et théâtrales auxquelles il participait,
il incarnait ses rôles avec naturel et intensité. Les compositeurs et
dramaturges appréciaient sa capacité à donner vie aux personnages et à
transmettre les émotions du texte. Cette dimension théâtrale renforçait la
puissance de ses prestations scéniques.
Avec le temps, la renommée de Baroud dépasse largement les frontières de
Djibouti. Ses chansons sont appréciées dans de nombreux pays de la région. Pour
la diaspora, ses chansons ravivaient le souvenir du pays.
Une mémoire qui continuera de
chanter
Avec la disparition
d’Abdoulkader Baroud, la région de la Corne de l’Afrique perd l’un de ses
artistes les plus emblématiques. Musicien, compositeur de talent et chanteur à
la voix unique, il était aussi un acteur capable d’incarner avec justesse les
rôles qui lui étaient confiés dans les œuvres théâtrales et musicales.
Depuis l’annonce de son décès,
les hommages se multiplient dans tout l’espace culturel somali et djiboutien.
Fans, artistes et intellectuels saluent unanimement un homme humble, généreux
et profondément attaché à la culture de son peuple. La disparition
d’Abdoulkader Baroud laisse un vide immense, mais l’héritage qu’il nous a
laissé ne tarira jamais.
Il continuera de vivre dans
les voix de ceux qui chantent ses chansons, dans les souvenirs de ceux qui
l’écoute, et dans l’histoire culturelle de Djibouti. Car les voix des artistes
ne meurent jamais, elles deviennent des échos intemporels. Et celle
d’Abdoulkader Baroud continuera longtemps de résonner dans le cœur de toute la
région Est du continent africain. Qu’Allah lui accorde Sa miséricorde et
l’accueille dans Jannatul Fardawsa.
RACHID BAYLEH




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