PORTRAIT : Dek Ahmed Moussa Gaffaneh : L'art en héritage
PORTRAIT :
Dek Ahmed Moussa Gaffaneh :
L'art en héritage
Fils du regretté comédien Ahmed Moussa Gaffaneh,
Dek Ahmed a choisi un autre langage pour faire vivre l’héritage familial : la
peinture. Discret et réservé de nature, il laisse pourtant parler ses toiles
avec une intensité rare. Derrière chaque coup de pinceau se dessine le portrait
d’un artiste habité par la passion, façonné par la persévérance et guidé par le
sillage tracé par son père.
Modeste, calme, timide même, mais toujours souriant. À première vue,
rien ne trahit l’ampleur du talent qui l’habite. Et pourtant, derrière cette
discrétion naturelle se cache l’homme qui a donné vie à l’ensemble des œuvres
exposées dans la Galerie Gaffaneh, cet écrin artistique niché au sein du
luxueux Jano Hôtel, sur le boulevard Guelleh Batal à Ambouli. Cet homme, c’est
Dek Ahmed Moussa Gaffaneh.
Un nom qui résonne immédiatement dans la mémoire des djiboutiens. Car
Dek est le fils du regretté Ahmed Moussa Gaffaneh, immense figure de la comédie
nationale, artiste populaire et profondément aimé du public. Son père faisait rire,
réfléchir et vibrer tout un peuple à travers la scène et le théâtre. Lui a
choisi une autre voie : celle des pinceaux, des couleurs et des toiles. Mais
l’héritage reste le même : celui de l’art.
Né le 22 août 1993, Dek Ahmed grandit dans un environnement où la
création n’est pas un luxe, mais une manière de vivre. Chez lui, l’art ne
s’apprend pas, il est ancré dans son sang. Très tôt, il comprend que sa
sensibilité s’exprime davantage par l’image que par les mots.
Entre lui et le dessin, c’est une vieille histoire d’amour qui commence
dès les premières années de l’école primaire. Alors qu’il n’est encore qu’un
enfant, élève en classe de CE1, vers la fin de l’année 2003, il passe déjà la
majeure partie de son temps libre à dessiner. Là où d’autres enfants jouent
sans relâche, lui cherche des supports pour laisser courir son imagination.
Le papier manque ? Peu importe. Il improvise. « Je passais dans les
boutiques de mon quartier pour demander des cartons et je dessinais dessus »,
confie-t-il avec simplicité.
Des cartons récupérés, des crayons usés, une envie irrépressible de
créer : voilà les premières fondations de son parcours artistique. Le dessin
devient alors une nécessité, presque une respiration. Il ne peut s’en passer.
Chaque trait devient un refuge, chaque esquisse une affirmation silencieuse de
sa vocation.
Ce qui n’était au départ qu’un instinct devient peu à peu une certitude.
À l’adolescence, Dek comprend que l’art n’est pas seulement une passion
passagère. C’est son chemin. Son horizon. Sa manière d’exister.
Alors, il prend une décision difficile mais déterminante : il abandonne
ses études en classe de troisième pour se consacrer entièrement à sa vocation
artistique. Un choix risqué, parfois incompris, mais mûrement assumé. Il avance
avec une idée fixe : confirmer son talent et faire de la peinture son métier.
Ses premiers soutiens viennent de là où naissent souvent les plus
grandes destinées : le quartier, les amis, les proches. Ceux qui voient ses
dessins, admirent son travail et l’encouragent à croire en lui. Ce sont eux qui
lui donnent la force de transformer sa passion en profession.
Pour aller plus loin, il décide de se former davantage. Il s’inscrit
alors à l’IDA, l’Institut Djiboutien des Arts, afin de perfectionner sa
technique et donner une structure à son talent brut. C’est là qu’il approfondit
véritablement son rapport à la peinture.
Très vite, il se familiarise avec l’aquarelle, un art exigeant qui
demande patience, précision et sensibilité. Il apprend à maîtriser les gestes,
à comprendre le mélange des couleurs, à dompter les formes et les pigments. Il
travaille les nuances, les contrastes, les jeux de lumière. Il explore les
subtilités des couleurs avec une minutie presque obsessionnelle.
Chaque toile devient une aventure. Chaque erreur, une leçon et chaque
réussite, une marche de plus vers la reconnaissance. Son travail commence alors
à attirer l’attention.
Quand la passion devient un choix de vie
Une première grande opportunité se présente lorsqu’il participe en mai
2016 à une importante exposition organisée à l’hôtel Djibouti Palace Kempinski.
Un évènement qui lui ouvre les portes de l’art.
Dek y présente plusieurs œuvres. Des toiles fortes, expressives,
inspirées du quotidien djiboutien, de ses figures féminines, de ses scènes de
vie, de sa culture et de ses traditions. Le public découvre alors à cette
époque ses talents et ses capacités à transformer le réel en émotion visuelle.
Ses tableaux frappent par leur intensité, leur authenticité et leur
profondeur. Ils racontent sans parler. Ils montrent sans expliquer.
Le regard des visiteurs change. Celui des professionnels aussi. Etape
par étape, vient alors cette nouvelle autre : la Galerie Gaffaneh.
Grâce à l’opportunité offerte par la famille du Secrétaire général du
gouvernement, Almis Mohamed Abdillahi, propriétaire du lieu, Dek bénéficie d’un
espace prestigieux pour exposer durablement ses créations. Ce projet prend une
dimension encore plus symbolique puisque la galerie porte le nom de son père.
Ahmed Moussa Gaffaneh. Pour Dek, c’est une continuité. Une transmission. Une
manière de faire vivre l’héritage paternel autrement.
Là où son père Ahmed Moussa Gaffaneh utilisait la comédie pour raconter
les réalités sociales, les travers et les beautés de la société djiboutienne,
son fils utilise aujourd’hui la peinture pour poursuivre ce même dialogue avec
le public. Le théâtre a laissé place à l’aquarelle. Mais le message reste le
même : la promotion et la valorisation de la richesse culturelle de notre
pays.
Dans ses œuvres, on retrouve les femmes djiboutiennes dans toute leur
dignité, les scènes de quartier, les regards silencieux, les traditions
nomades, les paysages urbains, les symboles identitaires et les couleurs de la
Corne de l’Afrique. Il peint Djibouti comme on écrit une déclaration d’amour.
Avec sincérité. Avec respect. Avec intensité. Et le succès ne tarde pas.
Presque toutes les œuvres exposées dans la galerie ont trouvé rapidement
preneur. Une reconnaissance concrète, mais surtout une preuve que son art
touche, interpelle et trouve sa place.
Dorénavant Dek franchit un nouveau palier. Celui où l’artiste ne doute
plus de sa légitimité. Celui où la passion devient véritablement un métier.
Ambitieux et optimiste, il rêvait autrefois de gloire et de célébrité.
Aujourd’hui, il parle davantage de stabilité, de création et de transmission.
La reconnaissance est venue, mais elle ne l’a pas changé. Il reste ce jeune
homme simple, qui préfère laisser ses tableaux parler pour lui. Et c’est
peut-être là sa plus grande force.
En effet, dans un monde où beaucoup cherchent à se mettre en avant et à
se faire remarquer, lui choisit de s’exprimer autrement, dans la discrétion et
notamment à travers la beauté et la subtilité des couleurs. Tel père, tel fils. Dek Ahmed Moussa Gaffaneh
porte désormais haut le flambeau de la culture djiboutienne. Il ne reproduit
pas l’œuvre de son père mais il la prolonge à sa manière. Il inscrit son nom
dans la même lignée, avec son propre langage artistique. Là où le père faisait vibrer la scène, le fils fait parler les couleurs et
vivre les émotions sur la toile.
RACHID BAYLEH





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