Galerie Gaffaneh : Un refuge pour l’art djiboutien
Dans l’élégant écrin du luxueux Jano Hôtel, situé sur le
boulevard Guelleh Batal à Ambouli, une porte s’ouvre sur un espace artistique
unique en son genre à Djibouti : la Galerie Gaffaneh. Baptisée en hommage au
grand comédien Ahmed Moussa Gaffaneh, cette galerie expose exclusivement les
œuvres de son fils, Dek Ahmed Moussa Gaffaneh, qui a choisi la peinture pour
prolonger l’héritage culturel paternel. Entre portraits habités, fresques
symboliques et œuvres abstraites chargées de mémoire, ce lieu, véritable refuge
de la création artistique nationale, célèbre le talent, la sensibilité et le
potentiel créatif de la jeunesse djiboutienne.
Dès l’entrée, le regard est happé. Le couloir
d’exposition, baigné d’une lumière chaude, offre une première immersion dans
l’univers pictural du lieu. Les murs crème mettent en valeur des œuvres
puissantes, suspendues avec précision, comme si chacune avait trouvé sa place
naturelle. Quelques plantes décoratives adoucissent l’ensemble, tandis que des
structures modernes en bois encadrent les tableaux et créent une circulation
fluide. L’atmosphère est à la fois chic et accueillante.
Sur un panneau discret, on peut lire : Gaffaneh Galerie.
Une présentation sobre, mais éloquente. La galerie se revendique comme l’une
des premières galeries d’art privées à Djibouti, un espace entièrement dédié à
la promotion des arts plastiques et à la valorisation des artistes du pays.
Ici, l’ambition est claire : donner une visibilité durable à la création
locale.
Mais ce qui frappe avant tout, ce sont les toiles.
Certaines explosent de couleurs vives, presque solaires. D’autres jouent
davantage sur la profondeur des regards et la subtilité des gestes. Une grande
peinture attire particulièrement l’attention : on y voit plusieurs figures
africaines, vêtues de tissus traditionnels, dans une scène qui semble à la fois
historique et symbolique. Une femme debout, drapée dans des tons rouges et
orangés, regarde l’horizon avec fierté. À ses côtés, un personnage masculin, au
visage grave, semble porter le poids du temps. Derrière eux, l’architecture
suggère un patrimoine ancien, presque mythique. La composition évoque la
transmission, la mémoire, l’enracinement.
Dans le cadre de cette exposition, l’artiste peintre Dek
Ahmed Moussa a présenté une trentaine de toiles les unes plus belles que les
autres. Toutes portent sa signature. Aucune collection importée, aucune
exposition temporaire venue d’ailleurs : ici, tout repose sur la vision d’un
seul artiste.
Son travail ne cherche pas l’effet spectaculaire. Il
s’ancre dans le réel et notamment dans les détails du quotidien. Elles évoquent la richesse et la diversité
culturelle de notre pays.
Un peu plus loin, une œuvre abstraite capte le regard
autrement. Ici, pas de scène immédiatement identifiable, mais un foisonnement
de formes, de lignes, de symboles et de textures. On y distingue des fragments
de silhouettes, des motifs géométriques, des signes presque calligraphiques.
L’ensemble donne l’impression d’un langage secret, comme si le tableau
demandait au spectateur de prendre le temps de l’écouter.
Cette peinture semble représenter le tumulte de la vie
moderne, la coexistence du passé et du présent, le chaos harmonieux de la
ville. Elle pousse à l’interprétation personnelle, et c’est précisément là sa
force.
Le peintre travaille la matière avec patience. Les coups de pinceau sont francs.
Les couleurs ocre, bleues, sable et rouge brûlé rappellent immédiatement les
paysages djiboutiens. On y retrouve la chaleur des quartiers, la rudesse des
terres intérieures, l’intensité du littoral.
Chaque tableau semble dire : ceci est notre mémoire, regardez-la avant
qu’elle ne s’efface. Et c’est précisément cette fidélité au réel qui touche les
visiteurs. Certains observent longuement en silence. D’autres échangent à voix
basse, commentent, interrogent. D’autres encore semblent chercher dans les détails
quelque chose de familier.
Faire dialoguer tradition et modernité.
L’art agit ici comme un langage commun, sans besoin de traduction. Plus
loin, des invités discutent entre deux tableaux. On sent que la galerie n’est
pas seulement un lieu de contemplation, mais aussi un espace de rencontre. Les
artistes, les amateurs d’art, les curieux et les passionnés s’y croisent
naturellement. On y vient pour voir, mais aussi pour ressentir.
L’une des singularités de Gaffaneh réside dans sa
capacité à faire dialoguer tradition et modernité. Certaines œuvres
représentent des femmes djiboutiennes dans toute leur élégance : posture
droite, regard assuré, vêtements traditionnels revisités par une touche
contemporaine. Les bijoux, les étoffes, les expressions du visage deviennent
autant de symboles d’une identité forte.
D’autres tableaux s’aventurent dans des univers plus
symboliques, presque spirituels. Des silhouettes flottantes, des formes
animales, des visages fragmentés, des paysages recomposés : l’imaginaire y
prend le relais du réel. Cette diversité témoigne d’une scène artistique en
pleine maturité.
Ici l’art plastique trouve sa place. Et la Galerie
Gaffaneh offre une vitrine professionnelle à des artistes qui, souvent, créent
dans l’ombre. Elle donne aussi au public l’occasion de redécouvrir l’art comme
un bien accessible, vivant, nécessaire.
Si la galerie Gafaneh existe dans cet écrin inattendu,
c’est aussi grâce à la volonté d’une famille, celle du Secrétaire général du
Gouvernement, M. Almis Mohamed Abdillahi, propriétaire de l’hôtel qui l’abrite.
En mettant cet espace à disposition pour la promotion de
l’art djiboutien, elle a posé un geste rare dans un contexte où les lieux
consacrés à la création artistique restent encore trop peu nombreux.
Il ne s’agissait pas simplement d’orner un établissement
de prestige avec quelques œuvres décoratives. Le choix fut celui d’un
engagement : faire de cet espace un lieu permanent de visibilité pour la
peinture nationale.
Il est à noter que dans notre pays où les lieux consacrés
à l’art restent encore rares, l’existence d’un tel espace revêt une importance
particulière. Elle permet de créer une habitude culturelle, de former un
regard, d’encourager les jeunes talents. Car l’enjeu dépasse largement la
simple exposition de tableaux. Il s’agit de raconter Djibouti autrement.
À travers ces toiles, ce sont les quartiers populaires,
les scènes de vie, les figures féminines, les traditions nomades, les tensions
urbaines, les rêves de jeunesse et les mémoires anciennes qui prennent forme.
L’art devient une archive sensible du pays. Le visiteur ressort rarement
indifférent.
Il y a dans cette galerie quelque chose de profondément
apaisant. Peut-être parce qu’elle rappelle que la beauté existe encore dans le
détail, dans le silence, dans la patience d’un pinceau sur une toile. Peut-être
aussi parce qu’elle redonne à l’art sa fonction première : celle de relier les
êtres.
À la sortie, la lumière extérieure semble presque
différente. Le boulevard reprend son rythme, les voitures passent la vie
continue. Mais quelque chose demeure. Une image, une couleur, un visage peint,
une émotion. C’est sans doute cela, la réussite de la Galerie Gaffaneh.
RACHID BAYLEH




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